Te puhi : Entre deux mondes

par | 5 Juil 2026 | Reportage

Résumé : Ina’a à Tahiti ou bichique à la Réunion, ces alevins pêchés pendant certaines périodes de l'année aux embouchures des rivières font le bonheur des pêcheurs et des amateurs de beignets de ina’a ou de carry bichique. Mais avant d'arriver dans vos assiettes, saviez-vous qu'ils vivent un incroyable périple ponctué d'obstacles et de transformations ? On vous raconte leurs aventures.

1-Une anguille dans l’obscurité de la végétation d’une rivière (©Vetea Liao)

Bien avant que les mots ne soient écrits, les anciens racontaient « tuna » puis « puhi », gardienne des sources et messagère entre les mondes. Cet article propose une réflexion sur ce que les légendes et la nature ont à nous dire sur les anguilles, un animal commun et secrets dont il reste beaucoup à découvrir …

I. LES PUHI D’ICI

Ses habitudes

Longue et de couleur sombre, se faufilant entre les cailloux, sur les parois rocheuses d’une cascade ou dans l’herbe mouillée, Te puhi est un animal discret, pourtant son rôle dans l’écosystème est essentiel ! Territoriale et sédentaire, elle choisit un lieu précis où elle s’installe pendant plusieurs années, y agissant comme une régulatrice au sommet de la chaîne alimentaire. Elle limite ainsi la prolifération de certaines espèces et préserve l’équilibre écologique des cours d’eau.

Prédatrice opportuniste, elle se nourrit d’à peu près de tout ce qu’elle trouve : mollusques, insectes, chevrettes, crustacés, poissons, parfois même des rats ou, à l’occasion, ses propres civelles (juvénile d’anguilles)1. Elle sait aussi s’adapter à la présence humaine : Nourrie, elle modifie ses habitudes ; sinon, elle conserve sa nature nocturne et lucifuge, se fiant davantage à son odorat qu’à sa vue.

Avec l’âge, ses yeux se voilent d’un bleu laiteux, donnant l’impression qu’elle devient aveugle2.

Mais combien de temps vit Te puhi ? Le seul moyen fiable de le savoir est de disséquer l’animal pour analyser ses otolithes : de petits os de l’oreille interne marquant sa croissance. En Polynésie française, où l’on évite de tuer les anguilles, cette donnée manque. En Nouvelle-Zélande, les recherches montrent que certaines auraient plus de cent ans3 !

Trois sœurs

En Polynésie française, on rencontre trois espèces d’anguilles.

La plus commune : Anguilla marmorata, est reconnaissable à sa robe marbrée. On l’appelle puhi pā‘a en reo Tahiti (L’origine exacte de cette appellation reste à documenter). Elle peut faire plus de 1,50 mètre et atteindre les 20 kg, ce qui en fait la deuxième anguille la plus longue au monde ! Elle fréquente les zones d’eau courante et bien oxygénée.

Une autre espèce, qui lui ressemble, partage le même habitat : Anguilla megastoma « à grande bouche ». Adulte, elle est difficile à distinguer de puhi pā‘a. C’est dans sa jeunesse que A. megastoma, ou puhi mou‘a (mou‘a signifiant « montagne »), se distingue de sa « sœur » par son corps plus fin. Cette morphologie lui permet d’adhérer aux surfaces et de supporter son propre poids dans les milieux escarpés. Elle est ainsi la seule capable de franchir les grandes cascades, ce qui explique sa présence dans les parties les plus hautes des vallées. Attention toutefois au lac Vahiria : Bien qu’il soit en hauteur, la majorité des anguilles qu’on y observe sont des puhi pā‘a réintroduites par l’homme.

La petite dernière est Anguilla obscura, ou puhi vari « anguille de la vase ». Elle peut atteindre 1m20 maximum. Elle est brun foncé avec un ventre blanc. Ce qui la distingue le plus de ses sœurs c’est qu’elle affectionne les tarodières, mares et flaques boueuses peu engageantes1, 4.

Ici, les noms tahitiens semblent souvent plus parlants que les noms scientifiques : puhi mou‘a pour celle qui vit en altitude ; puhi vari pour celle qui affectionne les eaux stagnantes ; et puhi pa‘a pour la plus grande et commune. L’origine de ce dernier nom nous échappe encore… à moins que l’un de nos lecteurs n’ait la réponse.

Les trois sœurs et leurs lointaines cousines se distinguent par leur apparence et leur habitat, mais elles partagent toutes un cycle de vie fascinant, qui commence et se termine en mer ! Le mystère autour de cet animal entre rivières et océans a inspiré de nombreux récits mythologiques à travers le Pacifique.

Puhi pa’a – Anguilla marmorata © Vetea Liao

Puhi mou’a – Anguilla megastoma © Vetea Liao

Puhi vari – Anguilla obscura © Vetea Liao

II. LES LÉGENDES ET LA RÉALITÉ

Te puhi occupe une place particulière dans les récits polynésiens. Elle n’est pas un poisson comme les autres : Source de vie, gardienne des lieux d’eau, passeur entre les mondes. À travers différentes légendes, notamment celle de Hina et du cocotier à Tahiti, ou celle de Māui et Tuna en Nouvelle-Zélande, l’anguille incarne des thèmes puissants : l’opulence, la métamorphose et la mort suivie de la renaissance. Ces récits anciens font écho à des réalités biologiques.

L’opulence

Dans la légende tahitienne de Hina et du cocotier, c’est la tête de l’anguille Tuna, tranchée et oubliée au sol, qui donne naissance au cocotier. Cet arbre procure eau, nourriture, fibres et ustensiles : une richesse née du sacrifice de l’anguille. En reo Tahiti, puhi combine (« matrice ») et (« jaillir »), désignant ainsi une force d’origine, un symbole de vie.

Sa présence dans un cours d’eau est perçue comme un signe d’équilibre écologique et de prospérité, matérielle comme spirituelle6, 7.

La métamorphose

Une légende māorie raconte l’histoire de Tuna, l’anguille géante qui effrayait l’épouse du demi-dieu Māui. Pour la punir, Māui la coupa en deux. Une partie du monstre devint une anguille d’eau douce, l’autre un congre marin5.

Anguille d’eau douce © Vetea Liao

Congre marin © Vetea Liao

Cette répartition rappelle une vérité biologique : Une vie entre deux mondes. Nées en mer, les anguilles grandissent en eau douce avant de retourner à l’océan pour se reproduire. Leur cycle de vie est dit catadrome. Au stade adulte, certaines se préparent à un grand voyage reproductif. Elles subissent alors des transformations spectaculaires : leurs yeux s’agrandissent et deviennent bleus, leur système digestif se transforme progressivement en un système reproducteur, leur peau s’éclaircit et leurs nageoires s’allongent. Ces « anguilles argentées » migrent pendant plusieurs mois en suivant les courants marins profonds, sans se nourrir, jusqu’à leur site de reproduction. En Europe, celui-ci se situerait dans la mer des Sargasses de l’océan Atlantique. Dans le Pacifique, le lieu de rendez-vous reste inconnu, peut-être entre 500 et 1 000 mètres de profondeur… Aucun humain n’a jamais observé ce mystérieux phénomène2.

Individu présentant un début d’agrandissement des yeux © Vetea Liao

Mort et renaissance

Dans la plupart des récits, l’anguille meurt : tranchée, sacrifiée, transformée. Mais cette mort engendre toujours la vie.

Après un long voyage, les anguilles libèrent œufs et semence dans les profondeurs, puis elles meurent. Les œufs deviennent des larves transparentes (leptocéphales) qui dérivent des mois durant avant de se transformer en civelles. Guidées par leur odorat, ces dernières rejoignent l’eau douce, colonisant rivières, zones humides et parfois même les lentilles d’eau des atolls. À Tahiti, les observations d’EDT révèlent un retour des civelles entre novembre et mars.

Ainsi, dans les récits comme dans les faits, la mort du puhi n’est pas une fin, mais une étape dans un cycle. Les légendes, le tapu, et la place de l’anguille comme tāura, incarnation d’ancêtres ou d’esprits protecteurs, expliquent qu’elle ne soit pas consommée ici. Une relation presque sacrée s’est tissée entre l’humain et cet animal. Il suffit de s’attarder à la source de Vaima, pour vivre cette cohabitation paisible, empreinte de respect.

Civelle d’anguille qui vient d’arriver en rivière © Vetea Liao

Anguille juvénile en rivière © Vetea Liao

III. Qu’en est-il du reste du monde ?

Il existe bien d’autres espèces d’anguilles à travers le monde, mais leur cohabitation avec l’homme est souvent moins harmonieuse. Plus petites et plus discrètes, elles sont largement pêchées. La consommation mondiale serait d’environ 900 000 anguilles mangées chaque jour soit plusieurs centaines de milliers de tonnes par an. Le Japon en est le principal consommateur : l’anguille y est un mets traditionnel très prisé8, 9. Cette demande constante et massive a conduit le pays à vouloir les élever en captivité. Une grande partie des connaissances scientifiques sur les anguilles nous viennent de ces vaines recherches.

Le cycle de vie des anguilles reste si complexe qu’aucune reproduction complète n’a encore été réalisée en captivité. L’aquaculture dépend donc encore de la capture de civelles dans le milieu naturel, ce qui accentue la pression sur les populations sauvages.

Cette pression, cumulée à la surpêche, fragilise gravement certaines espèces. L’anguille européenne (Anguilla anguilla), par exemple, est classée « en danger critique d’extinction » par l’UICN, ses effectifs ayant chuté de plus de 90 % depuis les années 197010.

Néanmoins l’introduction d’anguilles hors de leur aire d’origine peut aussi provoquer de lourds déséquilibres écologiques. En Floride, l’arrivée accidentelle en 2007 de l’anguille marécageuse asiatique (Monopterus albus) a entraîné un effondrement de près de 99 % de certaines populations d’écrevisses et de petits poissons11.

Qu’il s’agisse de leur disparition ou de leur introduction, l’absence ou l’excès de ce superprédateur bouleverse profondément les chaînes alimentaires et les équilibres écologiques.

IV. Une relation à repenser, vers la réflexion d’un modèle

En Polynésie, pour des raisons culturelles, les anguilles ne sont pas consommées. Ailleurs, elles ne suscitent pas le même respect. Importées, élevées, elles sont parfois même introduites dans des écosystèmes qui n’étaient pas les leurs. Ces actions, censées répondre à notre demande alimentaire, sont incompatibles avec le désir de préserver un environnement riche. Comment garantir la survie de ces espèces si nous continuons à les considérer sous le prisme de la consommation ?

Si nous ne pouvons ni les pêcher durablement, ni les élever sans prélever des civelles dans le milieu naturel, faut-il alors en manger moins ? Ou ne plus en manger du tout ? Cette remise en question se heurte à des intérêts économiques, mais aussi à des habitudes, des cultures et à des traditions profondément ancrées. Pourtant, une remise en question devient urgente !

Sur nos îles, le lien qu’entretiennent les habitués de la source Vaima avec les puhi, la création de rāhui, l’esprit communautaire, le respect des esprits de la nature et la survivance d’un animisme discret, mais bien présent dans les gestes, les mots et les légendes, montrent que d’autres relations aux animaux sont possibles, même lorsqu’ils sont consommés.

Mais il y a aussi l’autre réalité : les produits importés, les poulets congelés, la raréfaction des poissons dans le lagon, l’impossibilité pour certains de se nourrir uniquement de ce que le fenua offre. La Polynésie est capable du meilleur comme du pire, comme partout ailleurs.

Il devient donc essentiel de repenser notre relation au monde animal, non pas dans la nostalgie ou la culpabilité, mais dans l’espoir et la responsabilité.

Te puhi nous rappelle que la véritable richesse d’un territoire ne se compte pas en tonnes de ressources exploitables, mais se tisse dans les récits, se maintient dans les équilibres invisibles et perdure dans les liens que chaque génération confie à la suivante.

Sarah Coelho Bruni


Sources

Sources scientifiques et écologiques sur les anguilles

  • 2. Aoyama, J. (2009). Life history and evolution of migration in catadromous eels (genus Anguilla). Aquatic Biosystems, 5(1). https://doi.org/10.1186/2046-9063-5-1
  • 3. Jellyman, D. J. (1995). Longevity of longfin eels (Anguilla dieffenbachii) in New Zealand. Freshwater Biology.
  • 8. FAO. (2022). The State of World Fisheries and Aquaculture. Food and Agriculture Organization of the United Nations. Retrieved from https://www.fao.org
  • 9. Wikipedia contributors. (n.d.). Eel as food. In Wikipedia, The Free Encyclopedia. Retrieved August 3, 2025, from https://en.wikipedia.org/wiki/Eel_as_food
  • 10. Dekker, W. (2003). Did lack of spawners cause the collapse of the European eel, Anguilla anguilla? Fisheries Management and Ecology, 10(6), 365–376. https://doi.org/10.1046/j.1365-2400.2003.00355.x
  • 11. Southern Living. (2024, May). Asian swamp eels are wrecking Florida’s Everglades. Retrieved from https://www.southernliving.com/asian-swamp-eels-florida-everglades-7373546
  • Environmental Investigation Agency. (n.d.). Stolen Wildlife: The Illegal Trade in Endangered Species. Retrieved from https://www.stolenwildlife.org/food
  • Wikipedia contributors. (n.d.). Eel life history. In Wikipedia, The Free Encyclopedia. Retrieved August 3, 2025, from https://en.wikipedia.org/wiki/Eel_life_history

Sources culturelles et mythologiques (Māori et Polynésie)

  • 5. Te Ara – The Encyclopedia of New Zealand. (n.d.). Te hopu tuna – Eeling. Retrieved August 3, 2025, from https://teara.govt.nz/en/te-hopu-tuna-eeling
  • 6. La légende de Hina et le cocotier – Tahiti héritage https://www.tahitiheritage.pf/hina-legende-cocotier/
  • The Prow. (n.d.). The Eel Pond. Retrieved August 3, 2025, from https://www.theprow.org.nz/maori/maori-stories-of-whakatu/the-eel-pond/
  • Wikipedia contributors. (n.d.). Māui (Māori mythology). In Wikipedia, The Free Encyclopedia. Retrieved August 3, 2025, from https://en.wikipedia.org/wiki/M%C4%81ui_%28M%C4%81ori_mythology%29

Sources locales (documents PDF non publiés en ligne)

  • 1. Gérard Marquet, Pierre Lamarque. Acquisitions récentes sur la biologie des anguilles de tahiti et de moorea (1986).
  • Herehia Helme. Livret de reconnaissance des espèces – Anguilles de Polynésie française.

Sources orales

  • 4. Herehia Helme. (2025, juillet). Entretien personnel à propos des anguilles en Polynésie française.
  • 7. Vaihei Pepetaata (2026, juin). Vérification enrichissement de la partie culturelle.